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Les variations phonétiques polymorphes (423)

ASCENDANCE
Manuel de la grammaire française (0)
Les syntagmes polymorphes (352)

PAGES SŒURS
Les variations phonétiques polymorphes (423)

SOMMAIRE
Les variations phonétiques polymorphes - introduction
La disjonction
La disjonction - introduction
Disjonction devant le [i] consonne
Disjonction devant le [ou] consonne
Disjonction devant le [u] consonne
Disjonction devant les voyelles pures - un et onze
Disjonction devant les voyelles pures - mots divers - sans ache
Disjonction devant les voyelles pures - mots divers - avec ache
La théorie des aches initiaux
La liste des mots à ache aspiré, telle qu'établie par Grevisse
L'ache initial - phénomènes divers
Les types de voyelle initiale pure
Disjonction devant les autonymes et les titres d'ouvrage
L'enchaînement
La liaison
La liaison - principes et définitions
Refus des arguments diachroniques
Forme orale longue et forme orale brève : biformité
La codification de la biformité dans le lexique mental
Le trait binaire « biformité » : contingent et polymorphe
Groupes à comportement collectif statistique
L'intériorisation de la grammaire sublexicale
Les fausses et les vraies irrégularités de la forme longue
Attributs lexicaux et « calcul en temps réel »
Les conditions de la liaison
Le mécanisme de la liaison
La liaison comme résolution euphonique d'un hiatus
Le rapport entre la liaison et la morphologie
Le paradoxe de la biformité
L'apport fonctionnel de la liaison
La règle de Littré
Forme longue et catégories grammaticales
Les mots invariables
Les numéraux cardinaux
Les verbes abstraits
Les désinences verbales
Les pluriels nominaux et adjectivaux
Les noms singuliers
Les adjectifs singuliers
Les règles syntagmatiques de la liaison
Liaisons obligatoires
Liaisons interdites
Liaisons ni obligatoires ni interdites
Le rapport entre les deux formes - irrégularités
Le rapport entre les deux formes - irrégularités - introduction
Forme orale brève régulière, forme écrite brève régulière
Forme orale brève régulière, forme écrite brève irrégulière
Forme orale brève irrégulière
Les facteurs influant sur la tendance à la liaison
Les liaisons fautives
L'élision

Les variations phonétiques polymorphes - introduction

La morphologie se décompose en un certain nombre de grands domaines indépendants, tels que la morphologie du nom, de l'adjectif, des numéraux, des pronoms adjectivaux, de l'article, du verbe etc. Inversement, on peut aussi dire que chaque grande catégorie grammaticale a sa morphologie à elle. Les traits morphologiques du nom, de l'article, de l'adjectif, des pronoms et du verbe (nombre, genre, temps, mode etc.) jouent des rôles primordiaux dans la syntaxe.

En revanche, il y a un certain nombre de phénomènes phonétiques que nous appelons polymorphes, car ils ne peuvent pas être classés comme appartenant à un seul syntagme ou à une seule catégorie grammaticale. Ces phénomènes peuvent apparaître n'importe où, à n'importe quel niveau, sans s'ingérer dans les fonctions syntaxiques des catégories et des syntagmes.

Nous allons étudier les types suivants de variations phonétiques polymorphes :

disjonction
enchaînement
liaison
élision

Dépassent le cadre de notre travail un certain nombre de phénomènes phonétiques qui sont peu ou pas conditionnés syntaxiquement : le e muet final, l'amuïssement du e au milieu du mot, la réduction de certaines consonnes dans le registre relâché, le redoublement des consonnes, l'accent tonique, l'intonation et d'autres phénomènes phonétiques.

La disjonction

§ La disjonction - introduction

Une condition partagée toujours présente

On verra que certaines variations phonétiques polymorphes, tels que l'enchaînement, la liaison et l'élision, se produisent entre deux mots de certains syntagmes devant la voyelle initiale du deuxième mot. Chacun des trois mécanismes a des conditions phonétiques et syntaxiques spécifiques qui lui sont propres, mais tous trois doivent obéir en plus à une condition commune, à savoir à la non-disjonction. La disjonction est une condition rédhibitoire applicable avant toutes autres conditions phonétiques.

Disjonction phonétique, disjonction syntaxique

La disjonction a deux types majeurs : la disjonction phonétique et la disjonction syntaxique.

La disjonction phonétique bloque les trois mécanismes dans certains cas où la voyelle initiale du deuxième mot du syntagme est perçue comme mi-vocalique-mi-consonantique (par exemple, les // haricots). On verra tout à l'heure les sous-types de la disjonction phonétique.

Par disjonction syntaxique nous entendons la disjonction qui protège les autonymes et les titres d'ouvrage. Exemples : le genre de « ongle «, en forme de X, l'auteur de « Les Thibault ». Voir la rubrique Disjonction devant les autonymes et les titres d'ouvrage.

Réalisation non uniforme

On verra aussi que les règles de la disjonction ne s'appliquent pas toutes uniformément à l'enchaînement, à la liaison et à l'élision. Par exemple, la disjonction se réalise moins nettement pour l'enchaînement que pour l'élision : on dit le // azar, mais parazar.

Hésitations et exceptions

La disjonction est un ensemble de tendances plutôt que de règles fermes. La disjonction se caractérise par instabilités, hésitations, exceptions paradoxales. Tout compte fait, la disjonction est contingente et indevinable, on peu comme le genre des noms.

§ Disjonction devant le [i] consonne

La disjonction est obligatoire

hiérarchie
Ionesco
Jung
Jungfrau
yacht
Yahvé
yaourt
Yeats
yen
yiddish
yogi
Yourcenar

La disjonction est interdite

hiératique
iambe
iode
yeuse
yeux
York

La disjonction est facultative

hiatus
hiéroglyphe
hier
hyacinthe
hyène
Iago
Yolande

§ Disjonction devant le [ou] consonne

La disjonction est obligatoire

ouate
oui
ouistiti
Wallonie
waters
weekend
whist

La disjonction est interdite

hoirie
oindre
oiseau
ouailles
ouest
ouï-dire
ouïe

La disjonction est facultative


§ Disjonction devant le [u] consonne

La disjonction est obligatoire

le huis clos (mais l'huis, l'huissisr, l'huisserie)
huit (pas de disjonction dans dix-huit et vingt-huit)
huitième
huitaine

La disjonction est interdite

huître
huile
huis
huisserie
huissier

La disjonction est facultative


§ Disjonction devant les voyelles pures - un et onze

Voir aussi la page connexe La syntaxe des numéraux - morphologie - rubrique La non-élision.

La disjonction se fait devant le numéral un, mais ne se fait jamais davant l'article indéfini un, ni devant le pronom indéterminé un. Il n'y a pas de disjonction dans les uns et les autres.

à partir de une heure
c'est touT un
chapitre un
cinq colonnes à la une
de Untel
il ne fallait que une heure
la messe de une heure
le numéro gagnant est le un
le un cinquante la pièce qu'elle gagne
le un romain est rendu par un I
le un (adresse, chambre, acte)
les enfants de un à douze ans
les numéros un et deux
livre un
ne faire que un
plus de un Français sur deux
près de un électeur sur cinq
sa taille de un mètre quatre-vingts
un bond de un mètre
un retard de une heure
une pièce de un franc
une somme de un million de francs

Selon Damourette-Pichon(1940) : on dit à partir d'une heure mais la messe de une heure.

onze
onzième

Exceptions : belle d'onze heures est un nom de plante, bouillon d'onze heures est un breuvage empoisonné.

§ Disjonction devant les voyelles pures - mots divers - sans ache

Il y a à peu près 150 mots à initiale vocalique pure qui provoquent la disjonction. Pour la plupart de ces mots, la disjonction est marquée par un ache initial, dit « ache aspiré ». La disjonction n'est pas marquée dans certains mots à initiale vocalique pure : ululer, uhlan et upa-upa (danse tahitienne). (Le mot latin « ululare » a deux formes en français : hurler et ululer. La disjonction n'est marquée par un ache initial que dans la forme plus ancienne.) L'inverse n'est pas moins vrai : il y a des mots à initiale vocalique pure qui s'écrivent avec un ache initial, mais ne provoquent pas la disjonction.

§ Disjonction devant les voyelles pures - mots divers - avec ache

La théorie des aches initiaux

Du point de vue étymologique, il y a deux types d'ache initial : l'ache initial classique, c'est-à-dire celui des mots d'origine grecque, latine ou biblique, qui s'est amuï dès l'époque du bas latin tardif, et l'ache initial postclassique, c'est-à-dire celui des mots d'origine germanique, francique, espagnole, arabe ou encore anglo-saxonne, qui s'est amuï beaucoup plus tard ou, dans certains parlers, pas du tout. La plupart des aches initiaux classiques indiquent la non-disjonction et la plupart des aches initiaux postclassiques indiquent la disjonction, mais cette règle n'a rien d'absolu. On verra des déviations dans les deux sens. Même si la source d'emprunt et la disjonction étaient liées par une règle rigide et infaillible, cette règle manquerait de pertinence dans une grammaire purement synchronique et descriptive, car l'étymologie et l'orthographe ne s'acquièrent pas au cours de l'apprentissage initial du langage. La disjonction devant les voyelles pures, qu'elle soit ou non marquée par un ache initial, doit être assimilée par l'apprenant au cas par cas. Il est vrai, cependant, que dans certaines régions l'ache initial de certains mots est audible.

La liste des mots à ache aspiré, telle qu'établie par Grevisse

habanera
hâbleur
hache
haddock
hagard
haie
haillon
haine
haïr
haire
halbran
hâle
haler
haleter
hall
halle
hallebarde
hallier
halo
halte
hamac
hameau
hampe
hamster
hanap
hanche
handicap
hangar
hanneton
hande
hanter
happening
happer
haquenée
haquet
harakiri
harangue
haras
harasser
harceler
harde
hardes
hardi
harem
hareng
hargne
haricot
haridelle
harnais
harpe
harpie
harpon
hart
hasard
hachich
hase
hâte
hauban
haubert
haut
havane
hâve
havre
havresac
hayon
heaume
héler
henné
hennir
héraut
hercher
hère
hérisser
hernie
héros
héron
herse
hêtre
heurt
hibou
hic
hideux
hie
hile
hippie
hisser
hobby
hobereau
hocher
hockey
holding
hold-up
homard
home
hongre
hongrois
honnir
honte
hoquet
hoqueton
horde
horion
hors
hotte
houblon
houe
houille
houle
houlette
houppe
houppelande
hourd
houri
hourque
hourvari
houseaux
houspiller
housse
houx
hovercraft
hoyau
hublot
huche
hucher
huer
huguenot
hulotte
humer
hune
huppe
hure
hurler
hussard
hutte

L'ache initial - phénomènes divers

La non-disjonction est correcte, mais assez surprenante. dans les cas suivants :

l'hallali
l'hinterland
d'Hitler
contes d'Hoffmann
Baie d'Hudson

La non-disjonction est fautive dans les cas suivants :

d'haïssable vieilles dames (Simenon)
d'harrassantes jérémiades (Pérec)
d'hideuses ouvertures
en forme d'haricot
j'hume
vieil huguenot

Difficultés notoires :

le héros (mais l'héroine)
la hiérarchie (mais hiératique)
le huis clos (mais l'huissier)

La disjonction devant les noms propres français et étrangers est très instable. Hugo hésite quant à Hernani et Hérédia hésite quant à son propre nom. Proust fait dire la reine d'Hongrie à Charlus avec une affectation archaïsante.

Les types de voyelle initiale pure

Dans l'examen des voyelles initiales pures, on peut distinguer un certain nombre de cas.

La voyelle initiale pure n'est pas précédée d'un ache et ne provoque pas la disjonction : arbre, urne.

La voyelle initiale pure n'est pas précédée d'un ache, mais elle provoque la disjonction : ululer, uhlan.

La voyelle initiale pure d'un mot classique est précédée d'un ache, et elle ne provoque pas la disjonction : harmonie, héroïsme

La voyelle initiale pure d'un mot classique est précédée d'un ache, et elle provoque la disjonction : héros, huis clos

La voyelle initiale pure d'un mot postclassique est précédée d'un ache, et elle ne provoque pas la disjonction : hallali, hinterland, Hitler, la Baie d'Hudson

La voyelle initiale pure d'un mot postclassique est précédée d'un ache, et elle provoque la disjonction : haricot, housse, houille.

Cas paradoxal, la semi-voyelle initiale d'un mot classique est précédée d'un ache sans raison étymologique valable qui bloque la disjonction : huile, huître, huissier.

§ Disjonction devant les autonymes et les titres d'ouvrage

La disjonction n'est pas la seule facette du comportement des noms accidentels. Voir l'examen détaillé des autonymes et des titres d'ouvrage à la page connexe Le groupe nominal - protection référentielle - non-accord et disjonction.

L'enchaînement

Dans certains syntagmes, la consonne finale du premier mot et la voyelle initiale du deuxième mot se soudent parfaitement. La moindre trace de frontière syllabique disparaît dans à cor et a cri entre [r] et [e]. De même, la moindre trace de frontière syllabique disparaît dans belles huîtres entre [z] et [u]. Cette soudure s'appelle l'enchaînement. Ont dit aussi que, dans ce cas, les deux mots forment syllabe ou que les deux mots subissent un redécoupage en syllabes. Le terme anglais est « resyllabification ». On verra que l'enchaînement est obligatoire dans la liaison et dans l'élision. En revanche, l'enchaînement est possible sans liaison ni élision.

L'enchaînement a deux conditions :

L'enchaînement n'est possible que dans certains syntagmes. Il doit y avoir un lien grammatical étroit entre les deux éléments constituants du syntagme. Les tendances à l'enchaînement et au non-enchaînement sont à peu près les mêmes que les tendances à la liaison et à la non-liaison. Nous allons étudier en détail les conditions de la liaison tout à l'heure.

La voyelle initiale du deuxième élément constituant ne doit pas être protégé par une disjonction.

La liaison

Nous avons emprunté un certain nombre d'idées et d'exemples à Bonami(2011).

§ La liaison - principes et définitions

Refus des arguments diachroniques

Dans notre discussion de la liaison, nous allons observer méticuleusement la ligne de démarcation entre diachronie et synchronie. Nous disons que l'étymologie et l'orthographe n'ont pas droit de cité dans une grammaire synchronique. Nous disons qu'aucune référence ne doit être faite à l'étymologie ou à l'orthographe dans l'étude synchronique de la liaison. La mention de toute donnée à laquelle un analphabète n'aurait pas accès est disqualifiée.

Forme orale longue et forme orale brève : biformité

Certains mots et certaines désinences morphologiques ont deux formes orales : une forme orale longue, qui se termine par une consonne, et une forme orale brève, qu'on obtient le plus souvent par simple suppression de la consonne finale de la forme longue. (La règle de la suppression de la consonne finale de la forme longue n'est pas absolue. On verra les détails sous la rubrique Le rapport entre les deux formes - irrégularités sur cette page.) C'est la forme brève de petit qu'on entend dans un petit garçon et sa forme longue dans un petit enfant.

La codification de la biformité dans le lexique mental

(N.B. Pour les besoins de l'étude de la liaison, nous dirons que les désinences verbales et nomino-adjectivales sont traitées comme objets lexicaux dans le lexique mental.)

Le comportement par rapport à la liaison de chaque mot et de chaque désinence morphologique est codifié dans le lexique mental. Nous pourrions jouer à l'informaticien et proposer des méthodes concrètes pour codifier la biformité dans le lexique mental. De toute façon, la vraie, celle qui se matérialise dans le cerveau, ne nous sera jamais révélée. Les méthodes que nous pouvons imaginer ne sont que des modèles, des métaphores. L'important est que le lexique doit signaler le fait de la biformité et doit contenir un code efficace des deux formes. Par exemple, le lexique mental pourrait offrir l'une des deux formes en clair et permettre d'en dériver l'autre au moyen d'une formule.

Le trait binaire « biformité » : contingent et polymorphe

La biformité est un trait lexical binaire contingent, arbitraire, indevinable, irréductible. La valeur non marquée (la valeur par défaut) du trait binaire « biformité » est « non ».

La possibilité d'avoir une forme orale longue et une forme orale brève est un trait polymorphe ; il s'observe dans toutes les catégories grammaticales, dans tous les secteurs de la morphologie et dans beaucoup de syntagmes.

Groupes à comportement collectif statistique

Il y a deux groupes de mots qui ont un comportement collectif statistique par rapport à la biformité, notamment celui de ne contenir (presque) aucun membre biforme, sans que la non-biformité d'aucun de leurs membres ait quoi que ce soit d'évident ou de surprenant. C'est un peu comme la certitude que l'assassin se trouve dans une chambre où tous ceux présents sont à l'abri de tout soupçon. Ces deux groupes sont les noms singuliers et les mots terminés par [rt], [rd] ou [rs].

Le fait que les noms singuliers ne soient pas biformes (à quelques exceptions près) est un fait statistique remarquable, mais le fait qu'on ne fasse pas la liaison dans coup atroce n'est pas plus remarquable que ne l'est l'absence de liaison dans cou ankylosé pour quiconque ne connaît pas l'orthographe de coup et de cou. Or, l'orthographe n'entre pas en ligne de compte dans la grammaire synchronique. De même, l'absence de liaison n'est pas plus remarquable dans vers un solution que dans pour une solution pour quiconque ne connaît pas l'orthographe de la préposition vers.

Pris collectivement, ces deux groupes ont un comportement statistique très intéressant par rapport à la biformité ; pris individuellement, aucun des membres de ces deux groupes ne porte la responsabilité de ce comportement collectif bizarre.

L'intériorisation de la grammaire sublexicale

Par « grammaire sublexicale » nous entendons le domaine des familles étymologiques visibles à l'œil nu et, plus spécialement, de la morphologie non productive. Le degré d'intériorisation de la grammaire sublexicale dans l'esprit du locuteur moyen est un problème ardu de la psycholinguistique. Nous allons rester dans la neutralité quant à ce problème, mais nous nous devons d'explorer l'effet possible d'un certain degré d'intériorisation de la grammaire sublexicale sur la théorie de la liaison. La grammaire sublexicale, dans la mesure où elle est intériorisable, pose un casse-tête sérieux pour le théoricien de la liaison, puisque dans l'hypothèse de l'intériorisation les phénomènes diachroniques et orthographiques deviennent psychologiques, donc synchroniques. Ce tournant est clair dans les deux groupes que nous venons justement d'examiner, à savoir dans les noms singuliers et dans les mots se terminant par [r] et une consonne muette.

Tant que le rapport sublexical entre objet et objectif n'est pas intériorisé dans l'esprit de notre informateur, l'analphabète, il trouvera la non-biformité de objet aussi banale que celle de congé. L'intérêt du [t] final lui échappera et il ne sera pas tenté de généraliser la non-biformité de objet. En revanche, au moment où le rapport entre objet et objectif atteint un niveau de codification dans sa grammaire sublexicale personnelle, il pourrait entrevoir vaguement le {t} final de objet et trouver la non-biformité de objet curieuse.

Le problème de l'intériorisation de la grammaire sublexicale se manifeste de la même façon dans la règle concernant les mots terminés par [r] et une consonne muette (la règle dite de Littré). La non-biformité de vers dans vers en prose laisse l'analphabète aussi indifférent que la non-biformité de ver et de verre tant qu'il n'entrevoit pas le rapport entre vers et versification. Sa surprise et son intérêt à la règle de Littré s'éveillera au fur et à mesure que la grammaire sublexicale prendra racine dans son subconscient linguistique. La non-biformité des adjectifs masculins court et fort pourrait même le frapper beaucoup plus tôt, puisque le féminin de ces adjectifs pourrait suggérer la biformité du masculin.

Les fausses et les vraies irrégularités de la forme longue

On voit souvent affirmé que certaines liaisons sont irrégulières. Par exemple, la forme longue de grand dans grand écrivain s'articule avec un t et la forme longue de sang dans sang impur s'articule avec un k. Or, à y regarder de plus près, ces formes longues n'ont rien d'irrégulier. On n'a qu'à se défaire de la mauvaise habitude de vouloir dériver la forme orale longue de la forme écrite. La forme orale brève de grand et la forme orale brève de sang s'obtiennent, comme toujours, par la suppression de la consonne finale de la forme orale longue. Le [d] qui « se matérialise » comme le son t et le [g] qui « se matérialise » comme le son k ne sont que de malheureux signes écrits sujets à modification par arrêté ministériel. Ce n'est pas la forme orale, mais la forme écrite qui est irrégulière. Une irrégularité au niveau écrit est une curiosité étymologique, qui n'entre pas en ligne de compte en matière de grammaire synchronique.

Reste la question des vraies irrégularités. Il y en a, et nous en parlerons plus loin. Il y a des cas où la suppression de la consonne finale de la forme longue échoue. C'est seulement dans ces cas que nous parlons de vraie irrégularité.

Attributs lexicaux et « calcul en temps réel »

La biformité (ou non) est un trait immuable codifié d'avance dans le lexique mental pour chaque mot et chaque désinence. En revanche, le choix de l'une ou de l'autre forme à un moment donné du discours se fait « en temps réel », en parlant, et dépend de deux facteurs majeurs : le syntagme dont le mot en question est le constituant de gauche et le son initial du mot qui est le constituant de droite du même syntagme. On verra les détails tout à l'heure. Ces deux règles, l'une syntaxique, l'autre phonétique, sont catégoriques. En plus, il y a aussi des facteurs pragmatiques et sociolinguistiques un peu flous, dont nous parlerons plus loin.

Les conditions de la liaison

La liaison a une seule condition lexicale (codifiée dans le lexique mental) et deux conditions à remplir « en temps réel ».

$ La condition codifiée dans le lexique mental

La seule condition lexicale de la liaison est que le mot donneur de liaison soit biforme, c'est-à-dire qu'il ait une forme longue et une forme brève.

$ Les conditions à remplir en temps réel

La liaison a deux conditions à remplir en temps réel.

£ La condition syntagmatique

Le syntagme dont le mot donneur de liaison en puissance est le constituant de gauche doit être favorable à la liaison. Nous allons étudier les règles syntagmatiques de la liaison en détail.

Il va de soi qu'il ne peut pas y avoir de pause entre le donneur de liaison et le receveur de liaison. S'il y a pause entre les deux mots, ils n'appartiennent pas au même syntagme ou ils appartiennent à un syntagme qui n'admet pas la liaison.

£ La condition phonétique du mot receveur de liaison

La mot receveur de liaison (le constituant de droite du syntagme en question) doit commencer par une voyelle pure, c'est-à-dire par une voyelle non protégée par la disjonction. La disjonction est un type majeur de variation phonétique polymorphe. Voir la rubrique La disjonction plus haut.

Le mécanisme de la liaison

Si toutes les conditions de la liaison sont remplies, la consonne finale du donneur de liaison doit faire syllabe avec la voyelle initiale du receveur de liaison. Il ne peut y avoir aucune pause et il doit y avoir un enchaînement. Il n'y a pas de liaison sans enchaînement. L'enchaînement est un ingrédient obligatoire de la liaison. (Les grammairiens ne sont pas tous d'accord sur ce dernier point. Certains soutiennent qu'il y a des cas de liaison sans enchaînement : ils sont amis.)

Il faut éviter la liaison si l'on hésite sur le choix du mot suivant. Ce principe n'est pas toujours respecté dans le discours public, bien que la liaison anticipée en suspens produise un effet désagréable.

La liaison comme résolution euphonique d'un hiatus

La liaison est la survivance d'une prononciation plus ancienne. Quelques grammairiens d'une ère révolue préconisaient l'idée que la liaison est la « résolution euphonique » d'un hiatus ou qu'elle « sert à combler » un hiatus. L'explications historique n'exclut pas nécessairement l'explication phonétique, qui pourrait bien apporter une contribution partielle, mais, en principe, il faut se méfier des explications fantaisistes qui sentent la finalité et l'économie.

Le rapport entre la liaison et la morphologie

La biformité est un trait lexical polymorphe qui peut toucher n'importe quelle catégorie grammaticale et n'importe quelle désinence morphologique. Elle est une strate en quelque sorte indépendante et qui se superpose à tous autres domaines de la grammaire. On sait que les mots invariables (prépositions, conjonctions, adverbes. etc.) peuvent, eux aussi, être biformes.

En même temps, il est tout aussi vrai que la biformité pénètre dans certains secteurs de la morphologie. Notamment, elle touche

presque toutes les désinences verbales

les pluriels nominaux, adjectivaux, pronominaux

la conjugaison conjointe (vas-y, manges-en, aimait-il, aima-t-il, vainc-t-il, prend-il)

la déclinaison des adjectifs à deux formes singulières masculines (bon, fâcheux, gros, premier).

Pour réconcilier ces deux facettes de la biformité, nous disons que la biformité est une strate indépendante omniprésente qui ne fait pas partie de la morphologie, mais qui touche les désinences comme elle touche les catégories grammaticales, et, du coup, pénètre dans certains secteurs de la morphologie.

Le paradoxe de la biformité

La tentation est forte de désigner l'une des deux formes comme primaire et l'autre comme secondaire. C'est impossible. Tout ce qu'on peut dire est

que la forme longue est la forme primaire du lexique mental, puisque la forme brève exige un calcul à partir de la forme longue, et

que la forme brève est la forme primaire du discours en temps réel, puisqu'elle est la forme choisie par défaut, la forme plus fréquente, la forme soumise à moins de chicane.

Cette décision partagée est également applicable au dilemme de la troncation et de la liaison. L'examen du lexique mental suggère que la forme brève se calcule par troncation ; l'examen de l'articulation en temps réel suggère qu'on « fait » la liaison, c'est-à-dire qu'on fait un effort pour récupérer la forme longue.

L'apport fonctionnel de la liaison

L'apport fonctionnel de la liaison est presque nul, mais pas exactement nul. La liaison est un module à couplage lâche, instable, superflu, amovible. La liaison a un soubassement syntaxique, mais l'inverse n'est pas vrai : le reste de la grammaire ne fait jamais référence à la liaison. Rien n'est conditionné, limité, facilité ou imposé par la liaison. Ou preque rien. La liaison a le pouvoir de résoudre l'ambigüité dans certains cas, donc son apport fonctionnel n'est pas strictement zéro.

Le savant amoureux et le précieux indolent font leur apparition dans presque toutes les grammaires. Les formes écrites [savant amoureux] et [précieux indolent] sont ambigües, car elles peuvent être analysées soit comme ayant la structure [nom * adjectif], soit comme ayant la structure [adjectif * nom]. À chacune de ces formes écrites correspondent deux formes orales, l'une sans liaison et l'autre avec. Les deux formes orales sans liaison ne peuvent être analysées que comme [nom * adjectif] et les deux formes orales avec liaison ne peuvent être analysées que comme [adjectif * nom]. Un savant amoureux sans liaison signifie un scientifique fou d'amour ; un savant amoureux avec liaison signifie un Roméo surdoué.

§ La règle de Littré

C'est la seule règle phonétique concernant le donneur de liaison (sans compter, bien sûr, le fait qu'il doit avoir une forme longue se terminant par une consonne). C'est une règle certes intéressante, mais dont il n'est pas évident qu'elle ait sa place dans la grammaire synchronique, puisque elle fait référence à la forme écrite. D'après cette règle, un r suivi dans la forme écrite d'une consonne muette se matérialise par un enchaînement du r sans liaison. Ce ne sont pas les exemples qui manquent.

à tort et à travers
à tort ou à raison
corps à corps
court espoir
de part et d'autre
fort accent
fort heureusement (adverbe de degré accepté par certains locuteurs)
les forts et les faibles
nord-ouest
pars avec lui
part entière
trop tard ou trop tôt
toujours utile
vers en prose
vers une solution
à tort ou à raison
trop tard ou trop tôt

Exceptions : porc-épic et les pluriels (vers à soie, leurs enfants). Très rare : toujours-z-est-il. (N.B. Un homme métamorphosé en cochon par l'enchanteresse Circé dans l'Odyssée est un porc épique sans liaison.)

Pour pouvoir exprimer son étonnement devant l'articulation de vers, de tort et de tard dans vers une solution, dans à tort ou à raison et dans trop tard ou trop tôt respectivement, il faut s'être initié préalablement à l'orthographe de ces mots. Autrement, le fait que ces mots n'aient pas de forme longue n'est qu'un fait lexical contingent, qui n'a rien pour éveiller quelque surprise que ce soit chez notre informateur, l'analphabète.

§ Forme longue et catégories grammaticales

Chaque donneur de liaison est codifié comme tel dans le lexique mental. On verra que les noms, les verbes et la majorité des adjectifs ne sont pas touchés par la biformité. Le fardeau de l'apprentissage de la biformité se réduit aux désinences morphologiques, aux mots invariables et à une faible minorité des adjectifs. C'est pour clarifier le rapport entre liaison et catégorie grammaticale que nous présentons les remarques qui suivent.

Les mots invariables

Pas de règle générale. La forme longue des prépositions, des adverbes, des conjonctions etc. doit être apprise au cas par cas. Souvent a une forme longue, bientôt n'en a pas. Mais a une forme longue, et n'en a pas.

Il est parfaitement vrai que bientôt et et ne sont pas biformes, mais il n'est pas évident pourquoi ces vérités méritent d'être dites, puisqu'on ne dit jamais que déjà et ou ne sont pas biformes. La question de la liaison ne se pose pas pour les mots invariables dont la forme écrite a une consonne finale purement ornementale.

Les numéraux cardinaux

Globalement, les numéraux cardinaux sont enclins à la liaison. Toutefois, ils présentent certaines particularités phonétiques qui méritent d'être examinées indépendamment. Voir la page connexe La syntaxe des numéraux - morphologie. (Il y a des numéraux cardinaux triformes.)

Les verbes abstraits

Il y a un nombre immense de verbes abstraits, c'est-à-dire de verbes vidés de désinences morphologiques. Ce sont des objets lexicaux dénués d'existence orale. Il n'est donc pas question (heureusement) d'avoir à apprendre des dizaines de milliers de formes orales longues. Ce qu'il faut apprendre, c'est la biformité des désinences verbales, elles, peu nombreuses. Bref, les verbes ne sont pas touchés par la biformité.

Les désinences verbales

Les désinences terminées par une consonne ([s],[z],[x],[t],[d]) à l'écrit ont une forme orale longue. Ces formes orales sont obligatoires dans certains syntagmes et facultatives dans d'autres. Voir aussi la page connexe Le système de conjugaison - la forme conjointe pour l'examen de la pseudo-liaison dans vas-y, mangea-t-il, cueilles-en etc. La consonne finale de l'infinitif de la première conjugaison (aimer) est presque toujours muette, mais on entend parfois la liaison dans le discours public (étudier-r-une langue, participer-r-à la manifestation).

Les pluriels nominaux et adjectivaux

Tous les articles, noms, adjectifs, pronoms nominaux et pronoms adjectivaux des deux genres portent la marque orale z au pluriel. Ces formes orales sont obligatoires dans certains syntagmes et facultatives dans d'autres.

Les noms singuliers

Les noms singuliers ne sont pas biformes à quelques rares exceptions près, donc ils ne présentent aucun fardeau pour l'apprentissage.

Quelques noms singuliers admettant la liaison devant un adjectif :

fait accompli
Prisunic
respect humain (respekumain)

Quelques noms singuliers admettant la liaison devant un complément prépositionnel et dans certaines locutions :

croc-en-jambe
dos à dos
mot à mot
nuit et jour
pas à pas
pied-à-terre
pot-au-feu

Noms singuliers qu'on dirait réfractaires à la liaison - exemples masculins

accent aigu
bois immense
cas échéant
collier admirable
débat interminable
galop élégant
loup affamé
mot anglais
nez épaté
objet indirect
Parlement européen
poing agile
point important
pet inodore
pot antique
président intérimaire
produit intermédiaire
rat immense
secret impénétrable
succès immédiat
sujet intéressant
taux inflationnaire

Noms singuliers qu'on dirait réfractaires à la liaison - exemples féminins

chaux
clef
faim
faux
fin
fois
noix
nuit
souris
tous
voix

Le pluriel de tous ces noms masculins et féminins est biforme. Leur z peut être prononcé : un ka intéressant / des kaz intéressants.

Il n'est pas évident que l'analphabète qui nous sert de cobaye trouverait rien d'intéressant à l'articulation de nez aquilin, de loup affamé ou de taux inflationnaire, puisqu'il n'a pas la notion de la consonne finale muette. Pour lui, ce sont des faits lexicaux contingents. Il n'est pas évident pourquoi l'impossibilité de faire la liaison dans loup affamé mérite notre attention, alors que l'articulation de trou occipital ou de cou ankylosé nous laisse indifférents. La différence en forme écrite n'est pas probante. Les traités traditionnels disent que « la liaison est interdite » avec les noms singuliers ; nous disons simplement qu'ils ne sont pas biformes.

Les adjectifs singuliers

La dernière catégorie qui reste à examiner est celle de l'adjectif singulier. C'est le cas le plus difficile et le plus énigmatique. Il se subdivise en cinq types.

$ Il y a des adjectifs singuliers qui ont une seule forme orale, partagée par les deux genres : bleu, amer, terrible, timide.

$ Il y a des adjectifs singuliers qui ont deux formes distinctes, à savoir une pour le masculin et une pour le féminin. Leur masculin n'est pas biforme.

trompeur
vert

$ Il y a des adjectifs singuliers qui ont deux formes distinctes, à savoir une forme masculine brève et une forme qui est à la fois masculine longue et féminine.

charmant
éminent
gentil
petit
saint
savant

Les adjectifs singuliers beau, fou, mou, nouveau et vieux s'inscrivent dans cette catégorie. Nous nous bornons ici à présenter des locutions, des emplois littéraires et des anomalies.

La forme longue masculine est obligatoire devant les noms à voyelle initiale non protégée par la disjonction.

La forme longue masculine ne s'emploie presque jamais devant et et ou.

La forme longue masculine a parfois un sens atténué devant une consonne.

£ beau / bel

bel et bien
bel à voir
Philipe Le Bel

£ fou / fol

fou à lier
fou amoureux
fol amour

£ mou / mol


£ nouveau / nouvel

Tous les exemples sont littéraires.

nouvel et fâcheux
nouvel et terrible

£ vieux / vieil

Tous les exemples sont littéraires.

c'était un vieil, un très vieil Indien
un ami vieil et charmant
vieil et magnifique hôtel
vieux allemand
vieux appareil
vieux archevêché
vieux homme
vieux olivier

$ Il y a des adjectifs singuliers qui ont trois formes distinctes, dont deux pour le masculin (une de brève et une de longue) et une pour le féminin. Les exemples abondent.

bon
certain
commun
discret
fâcheux
faux
grand
gros
joyeux
long
plein
premier
profond

Le pronom démonstratif adjectival ce / cet / cette s'inscrit dans cette catégorie.

$ Les pronoms possessifs adjectivaux singuliers mon, ton et son ont quatre formes :

£ forme brève masculine : mon copain (sans liaison)

£ forme longue masculine : mon ami (liaison avec ou sans dénasalisation)

£ forme brève féminine : ma copine

£ forme longue féminine : mon amie (liaison avec dénasalisation)

L'ancienne forme à élision est partagée par les deux genres : m'amie, m'amour, m'amante.

Certains adjectifs hésitent entre le deuxième et le troisième type. Mieux vaut ne pas les mettre devant le nom. Exemples : ?un chaud événement, ?un blanc oiseau, ?un haut aristocrate.

§ Les règles syntagmatiques de la liaison

Les règles syntagmatiques de la liaison - introduction

On vient de voir que la liaison a trois conditions :

-la biformité du mot donneur de liaison,

-la voyelle initiale, non protégée par la disjonction, du mot receveur de liaison et

-le rapport syntagmatique favorable à la liaison entre le donneur de liaison et le receveur de liaison.

Affinons ce que nous venons de dire. Le rapport syntagmatique ne doit pas être pris au sens étroit, c'est-à-dire au sens normal qu'il a dans les autres domaines de la grammaire. Le donneur de liaison et le receveur de liaison ne sont pas nécessairement deux constituants d'un syntagme minimal étroit. Par exemple, la conjonction mais peut donner la liaison même quand elle ne forme pas un syntagme minimal avec le mot qui la suit.

Les règles syntagmatiques se divisent en trois niveaux : les liaisons obligatoires, les liaison interdites et les liaisons qui ne sont ni tout à fait obligatoires ni tout à fait interdites. C'est à ce niveau intermédiaire qu'entrent en jeu certains tendances subjectives, sociolinguistiques et culturelles, dont nous parlerons plus loin. La classification que nous présentons n'est qu'une tentative.

Une proposition qui illustre les trois types de liaison

les (+) enfants (-) arrivent (+/-) à l'heure

(+) = obligatoire, (-) = interdit, (+/-) = facultatif

Liaisons obligatoires

$ Les articles pluriels

les enfants
des enfants
aux enfants

$ Certains numéraux cardinaux

un ami
deux amis
trois amis
six amis

$ Certains adjectifs masculins singuliers

bel appartement
bon appétit
fâcheux événement
fol amour
grand honneur
gros ennui
joyeux anniversaire
long effort
nouvel ordre
petit enfant
premier étage
Saint Esprit
vieil ami

$ Certains adjectifs masculins pluriels

beaux arts
grands hommes

La liaison est toujours possible avec les adjectifs pluriels, mais elle n'est pas toujours obligatoire.

$ Certains adjectifs pronominaux singuliers

cet enfant
tout individu

$ Certains adjectifs pronominaux pluriels

ces, mes, tes, ses, nos, vos, leurs

$ Être avec complément prédicatif

c'est impossible
ils sont incroyables

$ Complément prédicatif avec être

quelles étaient ses pensées

$ Temps composés

il avait oublié
il est allé
ils l'auront enlevé
ils ont aimé
ils ont attendu
ils ont organisé
je l'avais intimidé
nous sommes arrivés
qu'ils soient accueillis
tu as attendu
vous avez autorisé
vous êtes arrivés
vous êtes entrée

$ Mots conjoints devant le verbe

nous, vous, ils, elles, en, on

$ Mots conjoints après le verbe

dit-il
prend-il
allons-y
cueilles-en
manges-en

$ Certains adverbes de degrés avec leur noyau

pas, très, plus, moins, bien

$ Certains mots composés - 1

croc-en-jambe
sang impur
fait accompli
pot-au-feu

$ Certains mots composés - 2

Champs Élysées
États-Unis

La liaison est toujours possible avec les noms pluriels, mais elle n'est pas toujours obligatoire.

$ Locutions diverses

c'est-à-dire
de mieux en mieux
de temps en temps
mot à mot
pas à pas
petit à petit
prêt-à-porter
vis-à-vis

Liaisons interdites

$ [nom singulier * adjectif]

Cette règle est souvent citée mais fausse. Voir plus haut les remarques concernant la non-biformité des noms singuliers. Ce n'est pas le syntagme qui bloque la liaison, mais la catégorie grammaticale à gauche.

$ Pluriel inaudible à l'intérieur de certains mots composés et locutions

arcs-en-ciel
chars à bancs
crocs-en-jambe
guets-apens
moulins à vent
salles à manger
toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire

$ Deux mots qui n'apartiennent pas au même syntagme élémentaire

donner des cadeaux (-) à Marie
je trouve ces enfants (-) intelligents (= je les trouve intelligents)
mes amis (-) arrivent
quelques enfants (-) arriveront tard
un livreur de journaux (-) efficace (la liaison est possible dans un livreur de journaux incendiaires)
Pierre parle souvent à Paul

Les adverbes « légers » (qui s'incorporent dans le verbe composé ou devant l'infinitif) subissent la liaison. Les adverbes « lourds » (qui suivent l'agglomération verbale) sont réfractaires à la liaison. Souvent peut présenter les deux comportements. Voir la page connexe Le groupe adverbial - la place de l'adverbe.

Liaisons ni obligatoires ni interdites

$ La plupart des adjectifs masculins singuliers suivis d'un nom

faux ami
discret amant
charmant espion
adipeux adolescent

La liaison est obligatoire avec certains adjectifs : bel appartement, grand honneur.

$ Certaines formes du verbe suivies d'un objet direct

il prend un billet
ils prendront un thé
je prends un thé

$ Certaines formes du verbe suivies d'un autre complément

ça bougeait encore
ils vont à Paris
je crois en Dieu
les enfants arriveront à l'heure
passer à table (très rare)
qui êtes aux cieux
tu chantes agréablement (très rare)
venez ici

$ Nom pluriels suivis d'un adjectif

Très fréquent, mais pas obligatoire.

des enfants agréables
des habits élégants
des amis intimes
des cas intéressants
des hommes insupportables

$ Certains adverbes incorporés dans un verbe composé

ils l'ont souvent annoncé
il n'y est jamais arrivé

Les adverbes à ment sont peu ou pas enclins à la liaison.

$ Mots divers enclins à la liaison

quand, dont, mais, tout (nom singulier)

$ Premier mot dans une coordination symétrique et étroite

les hommes et les femmes
un quidam heureux et insupportable
un nouvel et charmant ami
des pommes et des poires
ils se sentent heureux et fiers
ils viennent et il partent (rare)
entrez et fermez la porte (rare)

Plus la coordination est symétrique et étroite, plus la liaison devant et a une chance de se matérialiser. On verra des exemples de liaison facultative plus loin.

$ Certaines prépositions

avant, devant, après, en

La liaison est obligatoire avec certaines prépositions, par exemple avec sans.

§ Le rapport entre les deux formes - irrégularités

Le rapport entre les deux formes - irrégularités - introduction

Jusqu'à présent, nous avons parlé surtout des conditions de la liaison, c'est-à-dire de la question de savoir « si ». (On a vu que les trois conditions de la liaison concernaient le donneur de liaison, le receveur de liaison et le syntagme par lequel les deux sont liés.) Nous abordons maintenant la question de savoir « comment ». Nous divisons la complexité du calcul de la forme orale brève en trois niveaux :

- forme orale brève régulière, forme écrite brève régulière
- forme orale brève régulière, forme écrite brève irrégulière
- forme orale brève irrégulière

Forme orale brève régulière, forme écrite brève régulière

En comparant petitélève et petigarçon, nous voyons un exemple de la troncation pure et simple.

Forme orale brève régulière, forme écrite brève irrégulière

Nous allons nous servir exprès d'une terminologie traditionnelle naïve basée sur la métaphore de « la matérialisation du signe écrit », et nous laissons au lecteur ou à la lectrice le soin de reformuler chaque cas en termes rigoureusement synchronistes.

$ Le [s] muet se matérialise comme le son z dans tous les pluriels et dans d'autres syntagmes : pas à pas, un gros inconvénient, de gros inconvénients.

$ Dans la langue soignée, le [g] muet se matérialise comme le son k : sang et eau, un long effort, Bourg-en-Brisse. Les locuteurs qui trouvent cette articulation guindée ont le choix entre l'articulation sonore et l'omission de la liaison.

$ Le [d] muet se matérialise presque toujours comme le son t : grand amour, grand écrivain, grand angle, pied-à-terre, quand on, prend-il, vend-il.

$ Le [ct] muet de respect se matérialise comme le son k : respekumain.

$ Le [l] muet de gentil se matérialise comme l mouillé dans gentilhomme.

$ L'articulation du [n] final se divise en plusieurs cas :

£ le n se prononce, la voyelle est dénasalisée

les mots et suffixes ain, ein, in, on, en, an

divin enfant, plein air, certain espoir, bon auteur, Moyen Âge

£ le n se prononce, la voyelle n'est pas dénasalisée

les mots un, aucun, commun, rien, bien, en

£ le n se prononce, avec ou sans dénasalisation de la voyelle

les mots mon, ton, son, on

£ sans liaison

La prononciation sans liaison est recommandée pour non.

Forme orale brève irrégulière

$ La phonologie de beau, fou, mou, nouveau et vieux est certes plus complexe que celle de petit, mais le type de liaison des quatre premiers adjectifs est le même que celui du dernier. Tous ces adjectifs ont deux formes au singulier, à savoir une forme masculine brève et une forme masculine longue, qui est la même que la forme féminine (à l'oral, s'entend).

$ Le cas de l'adjectif pronominal démonstratif ce / cet / cette est presque identique au cas de petit.

$ Le cas des adjectifs pronominaux possessifs mon, ton, son est plus intéressant. Ces adjectifs ont quatre (sic) formes au singulier. Au singulier masculin, il y a liaison normale avec ou sans dénasalisation de la voyelle. Au singulier féminin, il y a un rapport du type a / on, qui ne s'observe nulle part ailleurs.

§ Les facteurs influant sur la tendance à la liaison

On a vu qu'il y a des liaisons obligatoires, des liaisons interdites et des liaisons qui sont ni tout à fait obligatoires ni tout a fait interdites. Nous examinons ici les facteurs qui influent sur la tendance à la liaison.

Pratiquer la liaison là où elle n'est pas obligatoire est un comportement linguistique conservateur. Inversement, omettre la liaison là où elle n'est pas interdite est un comportement linguistique « avancé ». La tendance à la liaison ou à la non-liaison est un phénomène sociolinguitique au sens large. La probabilité de la liaison est plus haute dans le discours soigné que dans la conversation ordinaire, parmi les gens instruits que parmi les gens sans instruction, parmi les gens agés que parmi les jeunes, etc. (Observer la liaison chez Alain Finkielkraut.)

La tendance à l'omission de la liaison dépend aussi de la rapidité du débit.

Certaines activités langagières, telles que la lecture à haute voix, la déclamation théâtrale, le chant, ou encore la parole publique, ont leur propres règles de liaison, qui ne font pas l'objet de notre travail.

§ Les liaisons fautives

Il y a trois types de liaison fautive.

Insertion d'une consonne sans aucune justification étymologique

Ce type s'appelle « pataquès «.

il a-t-un chapeau
moi-z-aussi
vingt-z-euros
entre quat'z-yeux (aujourd'hui élevé à la langue parlée)
bal des quat'z arts
elle commanda-t-une camomille
on frappa-z-à la porte

Les anciens pataquès des constructions interrogatives et impératives sont intégrés à la conjugaison normale et sont considérés comme obligatoires. Voir la page connexe Le système de conjugaison - la forme conjointe.

a-t-il
a-t-on
aimait-il
aima-t-il
donnes-en
vas-y

Remplacement d'un z par un t

Ce type s'appelle « cuir «.


Remplacement d'un t par un z

Ce type s'appelle « velours «.

ils étaient-z-amis

L'élision

§ L'élision - règles générales

L'élision est l'amuïssement de la voyelle finale de certain mots et l'enchaînement de la consonne qui précède la voyelle amuïe avec la voyelle intitiale du mot qui la suit.

L'enchaînement avec la voyelle initiale n'est possible que si elle n'est pas protégée par la disjonction.

Les mots qui voient leur voyelle finale s'amuïr se recrutent parmi plusieurs catégories grammaticales. L'élision est donc bien une variation phonétique polymorphe. En cas d'homophonie, la catégorie grammaticale est décisive ; on verra les exemples.

Étant donné un mot dans la position de gauche, l'affinité avec le mot dans la position de droite peut être grammaticalement conditionnée.

Si elle est possible, l'élision est presque toujours aussi obligatoire ; on verra quelques exceptions.

§ Les mots dont la voyelle finale peut s'amuïr

Les articles le, la

Suivent la règle générale.

de

De a l'élision facile. Toutes les facettes grammaticales du mot de subissent l'élision devant n'importe quelle catégorie grammaticale. Seules la pauses et la disjonction peuvent bloquer l'élision.

Les pronoms conjoints je, me, te, se, le, la

Devant un verbe à voyelle initiale pure, ces pronoms conjoints ne posent aucun problème. Cet après l'impératif du verbe qu'il faut bien faire attention au conditionnement grammatical de l'élision.

mets-l'y / mets-le aussi sur la table
emmène-l'y / emmène-la avec toi
tire-t'en / tire-toi en une seconde

que

Toutes les facettes grammaticales de que, sauf une, subissent l'élision. C'est devant l'infinitif d'une subordonnée interrogative que l'élision de que est bloquée. On a je me demande que dire, mais *je me demande qu'improviser.

quelque

Le pronom adjectival indéfini quelque ne subit l'élision que dans quelqu'un,

jusque

Si la construction de jusque est assez complexe, l'élision de son e final suit la règle générale. La forme jusques permet aux poètes de manipuler le nombre de syllabes.

presque

Quant à la forme écrite de presque, la règle est catégorique : l'élision ne se fait que dans presqu'île. Quant à la forme orale, l'élision ne suit pas toujours la forme écrite : elle est possible devant impossible, obscurité, aucun, unanimité, envie etc.

lorsque, parce que, puisque, quoique

Avec ces mots, la forme écrite suit la forme orale, mais c'est la forme orale qui est quelque peu instable. L'élision est toujours possible avec ces mots, mais certains grammairiens ne l'admettent qu'aux cas où ils sont suivis de mots légers et fréquents, tels que il, elle, un, en, y, ainsi. Par exemple quoiqu'amoureux est critiqué.

Le pronom démonstratif nominal ce

Voir la page connexe Ce - rubrique Ce - aspects phonologiques.

ça

Voir la page connexe Ça et ci - rubrique La commutabilité limitée de ça et ce.

ne

Suit les règles générales.

La conjonction conditionnelle si

Le i de la conjonction conditionnelle si ne s'élide que devant il et ils.

tu

On trouve t'es et t'as dans la langue familière et dans d'autres parlers : t'es plus fâchée ?, t'as pas besoin d'avoir peur.

m'amie, m'amour, m'amante

C'est un archaïsme qu'on n'entend plus que dans la chanson traditionnelle.

entre

entr'aimer, entr'apercevoir, entr'appeler, entr'avertir, entr'égorger

entreouvrir, entre eux, entre autres

(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)(+)